Illustration d’un monde fantasy montrant une vaste vallée traversée par une rivière sinueuse, entourée de montagnes, suggérant la profondeur et la cohérence géographique du lore.
Un monde ne se limite pas à ses lieux : distances, reliefs et contraintes invisibles façonnent la cohérence du récit.

On ne bâtit pas une histoire sur du vide

Le problème est le suivant : lorsqu’on veut bâtir un isekai et y faire cohabiter action, défis, humour, romance ou drame, rien de tout cela ne peut exister sur du vide.
Ces éléments émergent d’interactions, elles-mêmes influencées par un environnement, des règles sociétales, des usages, ainsi que par des contraintes implicites ou explicites.

C’est précisément là que le lore devient essentiel. Il ne sert pas à décorer le récit, mais à donner une substance à ce qui s’y produit. Pourquoi ce conflit existe-t-il ? Pourquoi ce groupe en affronte-t-il un autre ? Qu’est-ce qui s’est passé auparavant pour que ces tensions soient encore actives ? Sans réponses cohérentes à ces questions, l’intrigue repose sur des artifices.

Construire le monde avant d’écrire l’histoire

Avant même d’écrire une seule ligne de ma saga, j’ai donc été confronté à ces interrogations de fond. Je savais ce que je voulais raconter, mais cela ne suffisait pas. Il m’a fallu prendre le temps de construire, puis de me représenter physiquement le monde dans lequel le héros allait évoluer : à quoi ressemblait cette terre ? Quelle était sa taille ? Quelles en étaient les limites ?

La distance comme contrainte narrative

La taille du monde, par exemple, n’est jamais anodine. Elle impose des limites concrètes. Même dans un univers de magie, la distance reste un facteur déterminant. Un personnage qui arrive trop tard, un autre qui ne peut pas se déplacer à temps, une information qui met des semaines à circuler : toutes ces situations dépendent de paramètres définis en amont. Plus l’intrigue se complexifie, plus il devient indispensable de rester cohérent avec ces constantes.

C’est à ce stade que certaines contraintes, souvent invisibles au premier abord, commencent à peser sur l’écriture. Imaginons qu’un royaume doive envoyer un émissaire vers un autre, puis faire suivre une armée. Selon la distance, la géographie et les infrastructures existantes, cette armée peut-elle se déplacer à pied ? Doit-elle emprunter la mer ? Le choix n’est pas anodin. Déplacer une armée ne revient pas à déplacer une seule personne.

Même dans un monde magique, les réalités logistiques demeurent : les hommes doivent manger, avancer ensemble, installer des camps, sécuriser les routes. Une armée se déplace nécessairement plus lentement, et son trajet implique des choix précis.

Ces paramètres obligent alors à privilégier certains chemins plutôt que d’autres, certaines routes plutôt que des raccourcis théoriques. Le fait d’avoir fixé le lore en amont — distances, reliefs, frontières, axes de circulation — permet de répondre à ces situations sans improvisation. Ce n’est pas le détail en lui-même qui compte, mais la structure qu’il impose à l’ensemble.

Des règles invisibles qui structurent le monde

C’est ainsi que le travail de lore s’est approfondi. Après avoir défini le monde et ses distances, j’ai commencé à poser des frontières. Pas des noms, mais des limites. Des zones aux règles différentes. Des espaces qui n’obéissent pas aux mêmes logiques. Puis une autre question s’est imposée : qu’est-ce que l’on trouve réellement dans ce monde ? Donjons, labyrinthes — ont-ils toujours existé ? Ont-ils une fonction ? Une origine ? Une raison d’être ?

Ce niveau de profondeur n’est pas un luxe. Il est nécessaire pour que, lorsque des questions émergent à l’intérieur même de l’isekai, les réponses tiennent debout. Non pas des réponses improvisées, mais des réponses enracinées dans une logique globale. Peu à peu, cette cohérence est perçue par le lecteur, souvent sans qu’il en ait conscience. Il commence à croire à ce monde, à s’y projeter, à en suivre les logiques internes.

Le monde devient alors vrai, psychologiquement parlant. Le lecteur ne l’observe plus de l’extérieur : il suit, il participe, il vit avec les personnages.

C’est cela, le rôle fondamental du lore dans un isekai : offrir une immersion durable et une expérience de lecture enrichie, qui dépasse largement la simple accumulation d’événements.

Nommer le monde et inscrire le temps

Ces réflexions m’ont d’ailleurs conduit, presque malgré moi, à deux autres questions fondamentales, aussi simples qu’elles peuvent paraître.

La première concerne la planète elle-même. Si ce monde existe, s’il est habité, parcouru, nommé, alors une question s’impose : comment l’appelle-t-on ? Et surtout, d’où vient ce nom ? Pourquoi porte-t-il celui-là plutôt qu’un autre ? Cette interrogation m’a amené à une réflexion parallèle, plus personnelle : pourquoi appelons-nous notre propre planète « la Terre » ? La réponse existe, bien sûr, mais elle ouvre elle-même sur une histoire, un rapport au monde, une manière de le penser. Je laisserai cette réflexion de côté ici, mais elle illustre bien une chose : même les évidences apparentes ont une origine.

La seconde question, tout aussi structurante, concerne le temps. Beaucoup d’isekai choisissent volontairement d’éviter toute référence précise aux dates, aux années, voire aux jours. C’est un choix narratif parfaitement valable, et certains s’en sortent très bien ainsi. D’autres utilisent des repères plus flous — des notations du type « année X-740 » — sans jamais interroger ce que ce “X” signifie réellement. Pourquoi cette numérotation ? À partir de quel événement ? Le monde est-il jeune, ancien, ou simplement indéfini ?

Bien entendu, les systèmes de datation ont varié selon les cultures et les époques, et il n’a jamais existé de référence universelle unique ; mais l’essentiel, ici, est ailleurs.

Dans mon cas, le cadre médiéval que je souhaitais évoquer impliquait malgré tout des repères temporels. Non pas pour les imposer au lecteur, mais pour offrir une structure cohérente. Or, nommer une année pose immédiatement une autre question : quel est l’événement fondateur à partir duquel le temps est compté ? Sur notre propre monde, nous connaissons cette référence. Dans un autre univers, elle doit être pensée, choisie, assumée.

Au fil de mes recherches, j’ai découvert qu’avant certaines périodes historiques, le temps était souvent compté en fonction des règnes : sous l’ère d’un roi, d’un empereur, d’un souverain. Une approche intéressante, mais difficile à maintenir sur la durée dans une saga. J’ai donc opté pour un événement fondateur marquant, à partir duquel la chronologie pouvait s’organiser de manière stable.

Ce choix m’a permis de faire quelque chose que l’on voit très rarement dans les isekai : indiquer, au début de chaque chapitre, la date précise à laquelle les événements se déroulent. Non pas comme une contrainte imposée au lecteur, mais comme une possibilité. Celui qui souhaite simplement suivre l’histoire peut l’ignorer. Celui qui aime comprendre, vérifier, revenir en arrière, peut s’y appuyer.

Cette cohérence temporelle sert évidemment le lecteur, mais elle sert aussi l’écriture. Elle m’oblige à respecter mes propres règles, à maintenir une continuité narrative, et à éviter les écarts involontaires. Là encore, le lore ne se montre pas : il soutient.